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1 - Dédicace de l'auteur

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L'auteur utilise le «topos de la modestie affectée», procédé rhétorique consistant à attribuer à quelqu'un d'autre les mérites de son travail; ici c'est à la comtesse Marie de Champagne qui aurait «inspiré» l'ouvrage. On notera que l'auteur, malgré tout, se nomme (v. 25) ce qui est assez rare à l'époque. 


Puisque ma Dame de Champagne[1]

Veut que j’entreprenne un roman,

Je vais m’y mettre volontiers

Car je lui suis tout dévoué ;

5. Et je ferai tout mon possible

Sans essayer de la flatter.


Mais qui voudrait ici tenter

D’y ajouter quelque louange,

Il devrait, et j’approuverais,

10 Dire qu’elle vraiment dépasse

Toutes celles qui sont en vie,

Comme un parfum vaut mieux que brise

Qui souffle en mai ou en avril.


Pour moi, je ne suis pas quelqu’un

15 Qui cherche à louanger sa Dame ; 

Dirai-je : « la Comtesse vaut

Autant de reines, qu’une gemme

Vaut de perles et de sardoines ? »

Certes, non, je ne le dis pas,

20 Même si c’est vrai, malgré moi ;

Mais je dirai que dans ce livre

C’est son ordre qui est à l’œuvre,

Plus que mon esprit, mon travail !


Du Chevalier de la Charrette[2]

25 Chrétien commence ici son livre :

La matière et le sens lui donne

La Comtesse, et lui considère

Qu’il n’y met guère d’autre chose

Que sa peine et son attention.


1



[1] Marie de Champagne, fille d’Aliénor d’Aquitaine et du roi de France Louis VII, belle-fille d’Henri II d’Angleterre, elle épousa en 1164 le comte Henri de Champagne. On peut penser qu’elle apporta en Champagne la culture et les goûts poétiques de la cour de sa mère Aliénor. Il n’est donc pas du tout incongru pour l’auteur de ce roman de placer son œuvre sous ses auspices. Quant à prendre au pied de la lettre ses allégations quand il affirme que c’est elle qui lui a fourni à la fois la « matière » (nous dirions le « scénario » ), et le « sens », c’est-à-dire le cadre affectif et psychologique de l’œuvre... c’est une toute autre histoire ! Comme il a été dit plus haut, cette sorte d’allégeance littéraire fait partie des morceaux « obligés » dans les œuvres de l’époque.

[2] “Chevalier de la charrette” : C’est donc le véritable nom de ce roman, mais on le désigne souvent par le nom du personnage principal: LANCELOT.