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10 - Le Lit défendu

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Lancelot décide de dormir dans le lit «qui n'est pas pour lui», malgré les mises en garde répétées de la «demoiselle». La lance enflammée : épisode en quelque sorte «onirique»... Lancelot échappe de justesse pendant son sommeil à une lance enflammée, éteint l'incendie et... se recouche et se rendort. Au matin, un conciliabule secret réunit Lancelot et l'hôtesse.

Pendant qu’ils avaient bien mangé,

460. On avait préparé deux lits,

Dans une chambre haute et grande ;

Il s’en trouvait encore un autre

Bien plus beau et plus somptueux : 

Comme l’histoire le prétend,

465. Il présentait tout l’agrément

Dont on peut rêver pour un lit.


Quand l’heure vint de se coucher

La demoiselle a emmené 

Les deux hôtes qu’elle hébergeait,

470. Et en leur montrant les deux lits 

Qui étaient beaux et grands et larges,

Dit : « ces deux là sont à votre aise,

Mais pour coucher dans celui-ci,

Il faut vraiment le mériter :

475. Il n’a pas été fait pour vous.


Alors le chevalier répond,

– Celui qui vint sur la charrette –

Qu’il ne tient pour rien et méprise

L’interdit qu’elle a prononcé :

480. « Dites-moi pour quelle raison

Ce lit nous serait défendu ? » 

Elle répond, sans hésiter,

Car elle en savait le pourquoi : 


« C’est bien à vous, vraiment,dit-elle

485. De demander raison de ça ! 

Honni est par toute la terre

Chevalier qui fut charreté ; 

Il ne convient pas qu’il se mêle,

De chercher à savoir pourquoi,

490. Et moins encore, couche là,

Car il pourrait lui en coûter ! 

Je ne l’ai pas fait préparer,

Si bien pour que vous y couchiez ; 

Et vous le payeriez très cher,

495. Seulement rien que d’y penser. » 


– C’est ce que vous verrez, dit-il.

– Que je vais voir ? – Oui. – Montrez-le ! 

– Je ne sais qui m’en défendra,

Fait le chevalier, par ma foi ! 

500. Et peu m’importe qui ça gêne,

Je veux me coucher dans ce lit,

Et y dormir tout à loisir. » 


Dès qu’il eut enlevé ses chausses,

Il s’est couché dans le grand lit,

505. Plus grand d’une aune que les autres ; 

Se couche sous un satin jaune,

Une couette d’or, étoilée.

La doublure était de fourrure

Pas râpée, mais de zibeline.

510. Elle eût fait l’affaire d’un roi,

Cette couverture sur lui ! 

Le matelas n’est  pas de chaume,

Ni de paille, ou de vieilles nattes ! 


À la minuit, des lattes du toit,

515.  Jaillit comme foudre une lance,

Le fer pointé, prêt à percer

Le chevalier, et le clouer,

À la couverture, aux draps blancs,

Et au lit, où il reposait ! 


520. La lance portait un fannion

Et il était tout enflammé ; 

Le feu a pris aux couvertures

Aux draps et au lit tout entier. 

Et le fer de la lance est passé

525. En le frôlant, sur le côté.

Mais s’il l’a un peu éraflé,

Il ne l’a pas vraiment blessé.


Le chevalier s’est redressé,

Éteint le feu, saisit la lance,

530. La jette au milieu de la chambre !

Mais il n’a pas quitté son lit : 

Il se recouche et se rendort,

Et tout aussi tranquillement

Qu’il le faisait auparavant.


535. Le lendemain matin, à l’aube

La demoiselle de la tour,

Leur a fait préparer la messe,

Les réveille, et les fait lever.


Quand la messe eut été chantée,

540. À la fenêtre sur les prés

Le chevalier s’en vint, pensif.

Lui qui monta sur la charrette,

Il regardait les prés, en bas,


À l’autre fenêtre, non loin,

545. La demoiselle était venue.

Messire Gauvain lui parlait

Dans un recoin, comme en secret,

Un long moment, ne sais de quoi,

Ne sais ce qu’ils ont pu se dire.