11 - Le cortège de la reine
Lancelot, Gauvain, et la «demoiselle» voient passer un cortège, emmenant la reine. En l'observant, Lancelot manque de peu de tomber par la fenêtre... Gauvain essaie d'obtenir de l'hôtesse des indications sur le chemin à suivre pour aller à la poursuite de le reine. La «demoiselle du château» révèle l'identité de celui qui menait le cortège : c’est Méléagant.
550. Mais comme ils étaient là, penchés,
Ils voient, le long de la rivière,
Que l’on portait une litière.
Il y gisait un chevalier ;
Auprès de lui, trois demoiselles,
555. Menaient grand deuil et grandes plaintes.
Après la litière s’avance
Une troupe, et par devant elle
Un grand chevalier qui tenait
Une belle dame à sa gauche.
560. Le chevalier, de la fenêtre
Reconnut que c’était la reine.
Il ne put la quitter des yeux,
Captivé, et comme enchanté,
Le plus longtemps qu’il le pouvait.
565. Et quand il l’eut perdue de vue
Il faillit bien se laisser choir,
Se laisser tomber en avant !
Il était déjà presque en dehors,
Quand Messire Gauvain le vit ;
570. Il le tire en arrière et dit:
« Sire, de grâce, calmez-vous!
Au nom du ciel, ne pensez plus
Jamais faire telle folie !
C’est grand tort de haïr la vie ! »
575. – Pas du tout, dit la demoiselle,
La nouvelle de son malheur
Sera bientôt connue partout !
D’être monté dans la charrette
Il ne peut que vouloir mourir :
580. l lui vaut mieux mourir que vivre
Sa vie est désormais honteuse
Objet de mépris, malheureuse…
Les chevaliers ont demandé
Leurs armes, et se sont armés.
585. Fut bien courtoise et généreuse,
Et digne, cette demoiselle,
Envers lui qu’elle a tant raillé !
Au chevalier tant rabroué,
Elle a donné cheval et lance
590. En signe d’amour et de paix.
Les chevaliers ont pris congé,
En gens courtois, bien élevés ;
La demoiselle ont saluée
Et puis après s’en sont allés,
595. Là où la troupe était partie.
Mais cette fois ils sont sortis
Sans que nul ne leur dise rien.
Vite s’en vont sur le chemin
Où ils ont aperçu la reine.
600. Mais ils n’ont pas rejoint la troupe
Qui allait à bride abattue.
Sortant des prés, dans un enclos,
Trouvent un chemin empierré.
Ils chevauchent dans la forêt
605. Si longtemps, que le jour se lève.
Et soudain à un carrefour,
Ils trouvent une demoiselle;
Ils l'ont saluée tous les deux.
Chacun la prie et la supplie
610. De leur dire, si elle sait,
Où l’on a emmené la reine ?
Et elle, fort bien avisée,
Leur dit : « Je saurais bien vous mettre
Sur le bon chemin, bonne voie,
615. Si vous me faites une promesse ;
Vous nommer le pays, je peux,
Et le chevalier qui l’emmène.
Mais qui voudrait y pénétrer
Devrait s’y donner de la peine,
620. Et bien souffrir avant d’y être!»
Messire Gauvain lui a dit:
«Demoiselle, Dieu m’est témoin,
Solennellement vous promets
De me mettre à votre service
625. À votre guise, à toutes forces,
Mais dites-moi la vérité !»
Celui qui fut dans la charrette
N'a rien du tout voulu promettre ;
Mais de son côté, il prétend,
630. Par la hardiesse, la puissance,
Et la force, dues à l’Amour,
Que sans hésiter et sans crainte
Elle aura tout ce qu’elle voudra,
Sa volonté, respectera.
635. «Je vous le dirai donc», fait-elle.
Et la demoiselle raconte :
«Sachez donc que Méléagant,
Un chevalier très fort, très grand,
Fils du Roi de Gorre, l’a prise,
640. Et emmenée en ce royaume
Dont nul étranger ne revient.
Il la retient en ce pays
En servitude et en exil.»
Mais il lui redemande encore :
645. «Demoiselle, où est ce pays
Et où en trouver le chemin ?»
Elle répond : «Vous le saurez,
Mais sachez que vous y verrez
Des obstacles, des mauvais pas.
650. On n’y entre pas comme ça,
Sans l’autorisation du roi.
Qui a pour nom Bademagu.»