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14 - Combat de Lancelot et du chevalier inconnu

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Au premier choc, le chevalier inconnu est envoyé dans l’eau du gué ; Lancelot lui accorde sa grâce, contre la promesse qu’il se mettra à sa disposition. La « demoiselle » qui accompagnait le chevalier inconnu réclame et obtient la libération de celui-ci. Le texte est ici assez curieux : il mentionne la « crainte » de la « demoiselle » d’être « reconnue » par Lancelot... qui donc est-elle au juste ? On ne le saura pas...


835. Quand il a reçu sa parole,

Il a pris son écu, sa lance,

Qui s'en allaient sur l'eau du gué,

Et flottaient déjà tout là-bas

En suivant le courant, très loin,

840. Puis vient reprendre son cheval.

Quand il l'eut en mains et monté,

Il prend l'écu par les courroies,

Bloque sa lance sur l'arçon.


Ils s'élancent l'un contre l'autre,

845. Au plus vite de leurs chevaux.

Celui qui défendait le gué

Est le premier à attaquer,

Et le frappe si durement

Que sa lance vole en éclats.


850. Mais lui l'atteint si violemment,

Qu'il l'envoie au milieu du gué,

Au fond, et que l'eau le recouvre ! 

Alors recule, et il descend,

Prêt pour combattre au moins cent autres

855. Et les faire fuir devant lui :

Du foureau tire l’épée d'acier…

L'autre, levé, tire la sienne

Qui était bonne, et flamboyante : 

Maintenant, c'est le corps à corps.


860. Leurs écus mettent devant eux 

Où brille l'or, et ils s'en couvrent.

Et les épées se mettent à l'oeuvre

Elles n'ont ni repos ni cesse.

De grands coups aussitôt se donnent,

865. Et  la bataille en est au point

Qu'en lui-même sent de la honte,

Le chevalier de la charrette : 

Il pense manquer les épreuves

Qu'il rencontre sur son chemin,

870. En mettant vraiment si longtemps 

Pour défaire un seul chevalier ! 

S'il en avait trouvé hier, 

Cent comme ça, ne pense pas,

Qu'ils eussent pu lui résister.


875. Il est fort triste et irrité

De voir qu'il est si mal en point,

Qu’il perd bien son temps et ses coups !

Alors le presse et le harcèle,

Si bien que l’autre qui perd pied,

880. Et malgré lui, doit lui céder

Le gué, et le laisser passer.

Il le pourchasse encore tant

Que l’autre tombe, mains à terre…


Le « charreté » saute sur lui

885. Et jure, par ce qui l’entoure,

Qu’à tort il l’a au gué fait choir,

En l’arrachant à ses pensées ! 

Et celle que le chevalier

Avait amenée avec lui

890. A bien entendu ses menaces…

Effrayée, elle le supplie,

Pour elle, de ne pas l’occire ; 

Mais il répond qu’il le fera,

Ne peut avoir pitié de lui

895. Qui lui a fait si grande honte !


Quand il vient vers lui, l’épée nue,

L’autre, saisi de peur, s’écrie : 

« Pour l’amour de Dieu, et pour moi

Faites-moi grâce, je vous prie ! » 


900. Il répond : « Que dieu me pardonne ! 

Si grand soit le tort qu’on m’ait fait,

Quand on m’a demandé la grâce,

Au nom de Dieu, comme il se doit,

Jamais je ne l’ai refusée,


905. Je ferai de même pour toi,

Je ne peux te la refuser

Dès lors que tu l’as demandée.

Mais avant, tu me promettras

Que tu seras mon prisonnier,

910. Où je voudrai, quand je voudrai. » 


L’autre promet, à contre-cœur.

Et la demoiselle, à nouveau,

Dit : « Chevalier, par ta bonté,

Puisqu’il t’a demandé sa grâce,

915. Et que tu la lui as donnée,

Si un captif tu libéras,

Fais-le pour moi, pour celui-là ; 

Rends-le moi, hors de sa prison,

En échange de la promesse,

920. Qu’une fois te ferai un don,

En retour, et à ma façon. » 


Alors il sut qui elle était,

De ce qu’elle venait de dire,

Et son prisonnier lui rend - libre.

925. Et elle en a honte, elle a peur,

Craignant qu’il ne la reconnaisse,

Ce qu’elle ne veut surtout pas.