[Ouvrir dans Scrivener]

21 - Débat du prétendant avec son père

Retour au Sommaire


Une violente discussion éclate entre le « prétendant » et son père, qui en vient à faire maîtriser le jeune homme par ses hommes d'armes. Le prétendant finit par se résigner : ils les suivront, et il pourra peut-être se mesurer à Lancelot plus tard... Les gens du « pré aux jeux » sont étonnés de voir Lancelot - le « charreté » -, autorisé à poursuivre son chemin, et ils retournent à leurs distractions. L'opposition père/fils de ce passage est soulignée de façon vive et assez juste psychologiquement. L'importance de Lancelot, qui n'intervient pas, s'en trouve renforcée, et entourée de mystère.


Le chevalier, sans s'attarder

1705. Est venu vers la demoiselle.

« Laissez-la, Chevalier ! crie-t-il.

Vous n'avez sur elle aucun droit ; 

Si continuez, la défendrai

Alors, envers et contre vous. » 


1710. Le vieux chevalier dit alors : 

« Je le savais bien, n'est-ce pas ? 

Fils, désormais ne la retiens,

Cette fille, laisse-la lui ! » 


Mais ce ne fut du goût de l'autre,

1715. Jurant qu'il ne la rendrait pas,

Et dit : « Que Dieu plus ne m'accorde

Aucune joie, si je lui rends ! 

Je la tiens et la retiendrai,

Comme par un bien d’allégeance.

1720. Voir la guiche[1] de mon écu

Et ses poignées, toutes rompues,

Plutôt en moi et en mes armes,

En mon épée, comme en ma lance,

Avoir perdu toute confiance,

1725. Que d’abandonner mon amie ! » 


Son père dit : « Je t’interdis

De combattre, quoi qu’il en soit ! 

Trop confiance a de ta prouesse : 

Et fais donc ce que je t'ordonne ! 


1730. Et lui répond, avec orgueil : 

« Suis-je enfant à qui on fait peur ? 

Je puis certes bien m'en vanter : 

Dans le monde que ceint la mer,

Il n'est pas un seul chevalier

1735. Qui vaudrait que je la lui laisse,

Et que ne puisse en peu de temps,

Réduire à me demander grâce ! » 


Son père dit : « Je te l'accorde,

Mon fils, c'est là ce que tu crois.

1740. Tant tu as de confiance en toi ! 

Mais aujourd'hui je ne veux pas

Que tu affrontes celui-là. » 


Et lui répond : « honte sur moi

Si je suivais votre conseil ! 

1745. Au diable, qui vous en croirait

Et qui renoncerait pour vous,

À livrer tel combat –  pas moi ! 

Avec ses proches, on paie bien cher, 

Ce qu'ailleurs on a bon marché.

1750. Car vous cherchez à me tromper ! 

Je sais qu'en une autre contrée

Je montrerais mieux ma valeur.

Ceux qui ne m'y connaîtraient pas

Ne voudraient me décourager.

1755. Mais vous, me nuisez, me peinez.

Et suis d'autant plus contrarié

Que vous m'avez fait des reproches.

Car qui blâme, vous le savez,

La volonté d’homme ou de femme,

1760. C’est l'enflammer et l'attiser.

Si je cède, aussi peu que ça,

Dieu me prive à jamais de joie ! 

Je me battrai, ne vous déplaise ! »


– Par la foi que j’ai pour saint-Pierre, 

1765. Dit le père, je le vois bien

Que mes prières n'y font rien : 

Je perds mon temps à te calmer.

Mais je l’aurai bientôt trouvé

Le moyen pour que, malgré toi,

1770. Tu agisses selon mon gré…

Cette fois, tu seras contraint.


Et sur ces mots a appelé

Devers lui tous ses chevaliers,

Leur a commandé qu'ils s'emparent 

1775. De son fils, pour qu’il obéisse ; 

Et dit qu'il doivent l’attacher

Plutôt que le laisser combattre.

« Vous êtes tous mes hommes, tous,

Et me devez fidélité.

1780. Pour tout ce que vous me devez,

Je vous le demande et commande.

Il est devenu fou, je crois,

C'est à cause de son orgueil,

S'il s'oppose à ce que je veux. » 


1785. Ils disent qu'ils vont le saisir

Et qu'alors ils le tiendront bien,

Il ne pourra avoir envie

De se battre, et bien malgré lui

Devra rendre la demoiselle.


1790. Les voilà donc qui le saisissent

Et par le bras et par le cou : 

« Ne vois-tu pas que tu es fou ? » 

Dit le père. « Tu dois bien voir

Que tu n'as ni force, ni pouvoir

1795. De combattre, ni de jouter,

Et quoi qu'il puisse t'en coûter,

Si cela te pèse et t'irrite.


Accepte donc ce que je veux,

Que j'exige, et tu feras bien.

1800. Et sais-tu ce que j'envisage ? 

Pour que ta peine soit moins grande,

Si tu veux, toi et moi, suivrons

Ce jour, demain, ce chevalier

Par les forêts et par les prés,

1805. Chacun de nous allant à l'amble.

Nous pourrions le trouver très vite

Dans de telles dispositions

Que je te laisse le défier,

Et le combattre si tu veux.


1810. L'autre a fini par accepter

Bon gré mal gré, contraint, forcé.

Faute de pouvoir faire mieux,

Il a dit qu’il patienterait,

Mais qu'ils le suivront tous les deux.


1815. Et quand ils voient ce qui se passe,

Les gens qui sont sur la prairie

Se disent tous : « Avez-vous vu ? 

Celui-là qui fut charretté

A gagné l'honneur d'emmener

1820. L'amie du fils notre seigneur,

Et lui se prépare à le suivre.

En vérité, il faut bien dire

Qu'il pense voir en lui du bon

Pour qu'il le laisse ainsi aller ; 

1825. Et qu'il aille au diable, aujourd'hui,

Qui ne joue à cause de lui ! 

Allons jouer ! Et recommencent

Leurs jeux, leurs rondes et leurs danses.



[1] 1. « guiche »  : Courroie pour suspendre un bouclier.