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22 - Les tombes prédestinées

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Un épisode assez curieux, un peu fantastique. Dans le cimetière d'une petite église, Lancelot trouve des tombes qui comportent les noms de preux chevaliers. Mais surtout, il soulève sans difficulté la dalle qui recouvre le tombeau le plus grand, chose en principe impossible... Le «moine» insiste alors pour connaître son nom, ce que refuse le «chevalier». Mais on comprend facilement que le plus grand tombeau, réservé à celui qui «sortira d'exil» les captifs du royaume du Mal, lui est destiné. Autrement dit, la voie lui est tracée d'avance, son destin de «sauveur» est déjà bien marqué. L'insistance sur la dissimulation du nom vient rehausser le caractère emblématique et énigmatique du personnage. Les comparses, le père et son fils le «prétendant», de ce fait, abandonnent leur poursuite, et la «demoiselle» elle-même décide de s'en retourner elle aussi. Lancelot, chevalier «inconnu», va donc pouvoir affronter de nouvelles aventures...


Le chevalier[1] part aussitôt ; 

1830. Il ne reste pas dans le pré,

Et la demoiselle non plus,

Car elle est partie avec lui.

Tous deux s'en vont à grande allure,

Et le père et le fils, de loin,

1835. Les suivent, dans un pré fauché.

Ils ont chevauché jusqu'à none[2]

Et dans un endroit fort beau, trouvent 

Une église, et après l'abside,

Un cimetière enclos d'un mur.


1840. En homme sage et fort sensé,

Le chevalier entre à l'église

À pied, pour aller prier Dieu.

Et la demoiselle lui tient

Son cheval jusqu'à son retour.

1845. Et quand il en est revenu

Après avoir fait sa prière,

Il vit venir un très vieux moine

À sa rencontre, devant lui.


En l'abordant, il lui demande

1850. Très aimablement, de lui dire

Ce qui est derrière ces murs[3].

Le moine a répondu que c’est

Un cimetière. Il dit alors : 

« Menez-moi là, Dieu vous protège ! » 


1855. – Volontiers, Sire. Et il l'emmène,

Après lui dans le cimetière,

Au milieu des plus belles tombes

Qu’on trouverait jusqu'à la Dombes[4]

Et de là jusqu'à Pampelune[5].


1860. Sur chacune d'elles on voit

Des lettres qui donnent les noms

De ceux qui gisent dans ces tombes.

Et il se mit alors à lire

Ces noms-là, et il y trouva : 


1865. « Ici reposera Gauvain,

Ici Louis, ici Yvain.

Après ces trois, d'autres encore,

De l'élite des chevaliers,

Les plus célèbres, les meilleurs,

1870. De ce pays ou bien d'ailleurs.

Parmi les tombes en est une

En marbre, et qui semble nouvelle[6],

Qui est la plus belle entre toutes.


Le chevalier le moine appelle

1875. Et dit : « Les tombes qui sont là,

Pour qui sont-elles ? » Il répond : 

« Vous avez lu les inscriptions.

Et si vous avez bien compris

Alors savez ce qui est dit,

1880. Et ce que signifient ces tombes. » 


– Mais la plus grande, dites-moi,

À quoi sert-elle ? Alors l'ermite :

« Je vais maintenant vous le dire.

Ce tombeau-là, vraiment surpasse

1885. Tous ceux que l'on a jamais faits.

Un aussi bien fait, si précieux, 

Ni moi, ni personne n'en vit.

Beau est dedans, et dehors plus[7]

Mais ne vous y méprenez pas,

1890. Cela ne servirait à rien.

Vous ne verrez pas l'intérieur,

Car il faudrait au moins sept hommes

Forts et grands pour y parvenir

Si on voulait voir ce tombeau.


1895. C'est qu'il est couvert d'une dalle

Telle que, soyez-en bien sûr,

Pour la lever il faut sept hommes

Plus forts que vous et moi ne sommes.

Et des lettres y sont gravées

1900. Qui disent : « Qui pourra lever

Cette dalle à lui tout seul,

Délivrera tous ceux et celles 

Emprisonnés dans le pays,

Dont nul ne sort, valet ou noble,

1905. Du moment qu'il y est entré : 

Personne n'en est revenu.

Les étrangers y sont captifs,

Ceux du pays y vont et viennent,

Entrent et sortent comme ils veulent. » 


1910. Alors le chevalier saisit

La dalle, et sitôt la soulève,

Tout comme si de rien n'était,

Plus aisément que si dix hommes

Y avaient mis toutes leurs forces.


1915. Le moine en fut tout ébahi,

Il faillit tomber à renverse,

De voir chose si étonnante.

Car il n'aurait jamais pensé

Voir cela en toute sa vie.


1920. Il lui dit : « Sire, je voudrais

Pouvoir connaître votre nom.

Me le direz-vous ? » – Ma foi, non.

Lui répondit le chevalier.

– Je le regrette bien, fait l'autre ; 

1925. Et si vous vouliez me le dire

Ce serait bien de votre part,

Vous pourriez en tirer parti.

D'où êtes-vous ? De quel pays ? 

– Chevalier suis, vous le voyez,

1930. Né dans le  Royaume de Logres.

Et cela devrait vous suffire.

Mais vous, s'il vous plaît, dites-moi

Dans cette tombe, qui sera ? 


– Sire, qui les délivrera

1935. Tous ceux qui sont ici piégés

En ce pays dont nul ne s'échappe. »

Et puisqu'il lui avait tout dit,

Le chevalier le recommande

À Dieu, et tous ses saints aussi,

1940. Et vite alors, il est parti

Pour rejoindre la demoiselle ; 

Et le vieux moine aux cheveux blancs

Le reconduit hors de l'église.


Au chemin ils sont revenus ;

1945. Quand la demoiselle remonte,

Le moine alors tout lui raconte,

Tout ce qui s'est passé dedans,

Et que si elle sait son nom.

Elle veuille bien le lui dire…


1950. Si bien qu'elle dut l’avouer

Non, elle ne le savait pas, 

Mais elle est sûre d'une chose : 

Qu'il n'est un chevalier vivant

Qui le vaille de par le monde.


1955. Elle le quitte, maintenant,

Après le chevalier galope.

Et ceux qui les avaient suivis

Arrivant, voient devant l'église

Le moine qui est resté seul.


1960. Le vieux chevalier en chemise

Dit : « Monseigneur, avez-vous vu

Dites-le nous, un chevalier

Qui escorte une demoiselle ? » 

L'autre répond : « N’ai nulle peine

1965. À vous dire ce qu'il en est,

Car ils sont partis à l’instant.

Le chevalier, à l'intérieur

A fait cette chose étonnante : 

Il a levé tout seul la dalle,

1970. Sans avoir à faire un effort,

Celle du grand tombeau de marbre : 

Il va au secours de la reine,

Certainement, la sauvera,

Et avec elle, tous les autres.


1975. Vous le savez bien, vous aussi

Qui avez lu les inscriptions

Qui sont engravées sur la dalle.

Jamais n’est né d’homme et de femme,

Et jamais on n’a vu  en selle

1980. Chevalier aussi valeureux.


Alors le père dit à son fils

« Qu'en penses-tu ? Qui a fait ça

N'est-il pas de grande vaillance ? 

Tu sais donc bien qui avait tort,

1985. Tu le sais bien –  de toi ou moi ! 

Je ne voudrais, pour tout Amiens[8]

Que tu aies eu à le combattre.

Tu t'es pourtant bien débattu

Avant de t’en dissuader ! 

1990. Il nous faut nous en retourner,

Car ce serait grande folie

Que de les suivre bien plus loin. » 

L'autre répond : « J'en suis d'accord.

Les suivre ne sert plus à rien.

1995. Et si vous le voulez, partons. » 


S'en retourner était plus sage[9] !

Pendant ce temps, la demoiselle, 

Chevauche près du chevalier,

Elle voudrait son attention,

2000. Et voudrait apprendre son nom,

Lui demande de le lui dire

Et redemande, plusieurs fois.

Tant et si bien, que de colère,

Il lui répond : « Je vous l'ai dit ! 

2005. Je suis du royaume du roi Arthur

Et par la foi qu'à Dieu je dois

De mon nom vous ne saurez rien ! » 


Alors demande de pouvoir

Le quitter pour s’en repartir : 

2010. Il le lui accorde bien sûr.



[1] « chevalier » Il s'agit ici de Lancelot. Les noms des personnages prêtent parfois à confusion, car le texte utilise invariablement « le chevalier » ou « celui », et ne nomme pas Lancelot, par exemple. Dans l'épisode précédent on a eu tout de même « le père », dont on comprend qu'il s'agit de « Bademaguz », nommé par la demoiselle au vers 652 -ainsi que son fils « Méléaganz », au vers 637.

[2] « none » Neuvième heure du jour, soit vers 15 h pour nous. Cette heure revient souvent dans le texte, avec la variante « none basse », pour la « fin de l'après-midi », la soirée.

[3] « derrière ces murs » : Variante. Les mss TAEV ont ici « Que ce estoit, qu'il ne savoit ». On peut préférer cette variante, comme le fait [3], du fait qu'elle évite la rime « du même au même » dans le texte ouiginal  (« avoit »/« avoit »)

[4] « la_Dombes » $ Cette référence géographique est assez surprenante, dans un roman « arthurien », dont les épisodes sont supposés se dérouler en (Grande-) Bretagne... On peut y voir, sinon une raison personnelle de « Chrétien de Troyes » ou du copiste, peut-être tout simplement un mot commode pour la rime... ?

[5] « Pampelune » : Pourquoi cette ville de Navarre ? Peut-être parce que, vue de Champagne-ou du « pays Arthurien », elle peut signifier quelque chose comme « le bout du monde ».

[6] « nouvelle » : ueve/nueve ? Sur le manuscrit, on lit nettement « ueve », mais le dernier « e » en suscrit. Mario Roques [1], écrit dans son « Glossaire », p. 240 : « ueve, 1872, pour uevre, travail d'artiste ». ... Mais les mss V et A ont ici « estre nueve »... ce qui donne donc : « elle semble neuve » ! Des variations infimes en apparence comme celle-ci abondent dans le texte : il faut bien faire des choix. J’ai choisi la leçon de V et A, qui me semble plus juste.

[7] « et dehors plus ». C'est le texte du manuscrit. Il est en relative contradiction avec ce qui suit, dans la mesure où le moine dit à Lancelot qu'il ne pourra en voir l'intérieur. Certains ont corrigé ce vers, mais je le laisse tel quel.

[8] Amiens. Il ne faut probablement pas accorder de valeur particulière au choix du nom de cette ville... Pour la rime, voilà tout : le texte porte au vers précédent : « tuen ou miens ».

[9] « plus sage » Voilà un des rares vers dans lesquels l'auteur (ou le copiste ? ) s'exprime en son nom... Il s'agit bien ici d'une « réflexion » qui ne peut être directement attribuée à l'un des protagonistes.