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24 - Le Passage des pierres et les portes retombantes

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Cet épisode comporte des aspects magiques et surnaturels. Lancelot utilise un « anneau » qui lui a été donné par une fée pour s'assurer que l'emprisonnement dont ils sont victimes, lui et ses compagnons, n'est pas dû à un « enchantement ». Ils parviennent donc à s'échapper, mais c'est pour tomber en plein milieu d'une « mêlée »...


2190. Dès qu'il a vu poindre le jour,

Il s'est levé, et tous les autres,

Ceux qui doivent l’accompagner,

Se sont levés en même temps.

En chevaliers, se sont armés,

2195. Ils font leurs adieux, sont partis.

Le jeune homme allait à l’avant,

Et chevauchent ainsi ensemble

Jusqu’à ce “Passage des Pierres”,

Quand il était l'heure de prime[1].


2200. Il s'y dressait une bretèche[2]

Et un homme y était posté.

Avant même d’être arrivés,

Ce guetteur, depuis la bretèche,

Les aperçut et s'écria 

2205. « Un ennemi ! Un ennemi ! » 

Voici venir sous la bretèche

Un chevalier sur son cheval,

Avec armure toute neuve,

Et à ses côtés, des soldats,

2210. Brandissant haches affûtées.


Et quand le voyageur approche

Celui qui le voit l'invective,

En lui rappelant la « charrette »,

Disant : « Vassal quelle hardiesse !

2215. Tu es bien fou et bien naïf,

D'être venu dans ce pays

Où personne ne doit venir

S'il est monté sur la charrette.

Que Dieu t'en prive de plaisir ! »


2220. Alors ils ont piqué des deux

Et leurs chevaux, lancent à fond ;

Celui qui gardait le passage 

Brise brutalement sa lance

En deux tronçons, tombés à terre ; 

2225. L'autre l'atteint en pleine gorge,

Juste au-dessus de son écu,

Et il en tombe à la renverse,

En travers, et sur les rochers.


Les soldats ont saisi leurs haches

2230. Mais font exprès de le rater : 

Ni à lui, ni à son cheval,

Ils ne souhaitent faire mal.

Et le chevalier se rend compte

Qu'ils ne veulent donc pas lui nuire,

2235. Qu'ils ne veulent pas le blesser.

Il ne ne tire pas son épée,

Et passe outre sans discussion,

Et avec lui ses compagnons.


L'un des deux alors dit à l'autre

2240. « Jamais n’ai vu tel chevalier,

Ne peut l'égaler aucun autre !

Est-ce qu'il n'a pas fait un exploit

En passant par ici de force ?  »

« Mon frère, pour l'amour du ciel, 

2245. Lui a-t-il dit, va au plus vite

Et va rejoindre notre père

Pour lui conter cette aventure ! »


Mais le garçon affirme et jure

Que pour rien au monde il n'ira

2250. Pour rien au monde quittera

Ce chevalier, sans qu’il l’adoube,

Faisant de lui un chevalier.

Qu'il aille lui-même porter

Le message s'il le veut tant ! 


2255. Ils s'en vont donc tous les trois,

Ensemble, jusqu'à ce qu’il soit tard ;

Et vers none[3], il vient un homme,

Qui leur demande qui ils sont.

Eux disent : " Chevaliers nous sommes,

2260. Et nous allons pour nos affaires. » 

L'homme, alors dit au chevalier

« Sire, mon hospitalité,

Vous offre, et à vos compagnons. » 

Il l’a dit à celui qui semble

2265. Le sire et le maître des autres.


Mais lui répond : « Il n’est question

De prendre logis à cette heure ! 

Traîner en route n’est pas bien

Ni de reposer à son aise.

2270. Pour qui entreprend une chose

Comme celle que j'ai entreprise,

Il n’est pas temps de faire halte ! » 


Mais l'homme lui a répondu : 

« Ma demeure n'est pas tout près ; 

2275. Un bon bout de chemin vous reste !

Vous pourrez, je vous le promets,

Vous arrêter à l'heure dite :

Il sera tard, quand y serez. » 

– J'accepte donc, et allons-y.

2280. Alors ils se sont mis en route,

L'homme devant, qui les conduit,

Les autres suivent le chemin.


Quand ils eurent bien chevauché,

Ils ont trouvé un écuyer

2285. Qui s'en allait sur ce chemin,

Au grand galop, sur un roussin[4]

Gras et rond, tout comme une pomme.

Et l'écuyer a dit à l'homme : 

« Sire, sire, venez bien vite ! 

2290. Car l'armée de Logres est là,

Donnant l'assaut à ceux d'ici,

La guerre a déjà commencé,

C’est la bataille et la mêlée…


Et on dit qu'en ce pays-là

2295. Un chevalier est arrivé

Qui s”est battu  en maints endroits ;

On ne peut jamais l'empêcher

D’aller où il a décidé :

Et tant pis pour qui ça ennuie ! 

2300. On dit partout dans le pays

Qu'il délivrera tout le monde

Et triomphera des méchants.

Hâtez-vous donc, je vous en prie ! » 


Alors l'homme va au galop,

2305. Les autres sont tout réjouis

Car ils l'ont entendu aussi,

Et veulent secourir les leurs.

Le fils du nobliau a dit : 

« Sire, écoutez donc ce soldat ! 

2310. Allons-y, et aidons nos gens

Qui sont aux prises à ceux d'ici. » 


Et l'homme aussitôt est allé,

Sans les attendre, et au plus vite.

Il va vers une forteresse

2315. Qui était bâtie sur un tertre ; 

Il arrive jusqu'à l'entrée,

Les autres aussi éperonnent.

L'endroit était tout entouré

Par un mur et par un fossé.


2320. Dès qu'ils y ont été entrés,

On a derrière eux fait tomber

Pour qu'ils ne puissent plus sortir,

Une porte, sur leurs talons. 

Mais ils ont dit « Allons, allons,

2325. Cela ne nous arrête pas. » 

Après l'homme, et à toute allure,

Ils arrivent à la sortie

Qui ne leur fut pas défendue.

Mais dès que l'homme fut dehors[5]

2330. On laisse tomber derrière eux[6]

Une porte qui coulissait,

Ce qui les a bien ennuyés

Quand ils se sont vus enfermés...

Ils se sont cru ensorcelés ! 


2335. Mais celui dont j'ai plus à dire

Portait un anneau à son doigt,

Dont la pierre avait tel pouvoir

Qu’il n’était plus d’enchantement

Quand on voyait au travers d'elle.

2340. Il met l'anneau devant ses yeux

Regarde dans la pierre et dit : 

« Dame, Dame, Dieu en témoigne,

J'ai maintenant vraiment besoin

Que me puissiez venir en aide ! » 


2345. Cette Dame était une fée,

Qui lui avait donné l'anneau ; 

L'avait élevé en enfance,

En elle avait toute confiance : 

En quelque lieu qu'il pouvait être

2350. Elle viendrait le secourir.

Mais il voit bien, quand il l'appelle,

Grâce à la pierre de l'anneau,

Qu'il n'y a pas d'enchantement ; 

C’est sûr et certain maintenant

2355. Qu'ils sont enfermés, prisonniers !

 

Ils vont vers la porte fermée,

D'une poterne étroite et basse,

Ensemble tirent leurs épées : 

2360. Chacun frappant avec la sienne,

Tant et si bien – la barre cède !

Quand ils furent hors de la tour,

Ils voient le combat commencé,

Violent, acharné, sur tous les prés.

2365. Ils étaient mille chevaliers

Au moins, et de chaque côté,

Toute une foule de vilains[7].


[1] Heure de prime - environ 6 heures du matin (les divisions liturgiques du temps correspondent à des divisions du jour selon l'heure solaire).

[2] 2.Ouvrage avancé d'une porte fortifiée.

[3] 3. La neuvième heure, soit vers 15 heures.

[4] 4. roncin/roussin. Cheval de trait, cheval de peu de valeur- du point de vue de la chevalerie. Par voie de conséquence, celui qui chevauche un tel cheval est forcément un roturier, ou considéré comme tel.

[5] 5. Le manuscrit C est ici manifestement fautif : « qU'Il furent fors » (Quand ils furent sortis) n'a pas de sens, puisque le texte poursuit en insistant sur le fait que, mis à part « l'homme », tous les autres se trouvent enfermés... Je corrige donc en adoptant la leçon des mss T et A.

[6] Même chose ici encore au début de ce vers : la leçon de C : « lor lessierent » ne tient pas, et c'est le ms V qui a ici la meilleure rédaction, que je reprends.

[7] Les “vilains” sont, à l’époque, les paysans, les gens du peuple.