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3 - Le défi et la demande de Keu

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Le chevalier inconnu lance un défi à Arthur; Keu déclare subitement vouloir quitter la cour. Le roi tente de s'y opposer, et demande à la reine d'intervenir.

70 « Roi, si tu as un chevalier

À qui tu fasse assez confiance

Pour oser lui confier la reine[1]

Et qu’il l’emmène dans ce bois

Derrière moi, quand j’y serai,

75 Je te promets de l’y attendre, 

Et te rendrai les prisonniers

Qui sont en exil sur mes terres,

S’il peut contre moi la défendre,

Et faire tant qu’il la ramène. » 


80 Au palais on a entendu,

Et la cour en est étourdie.

Keu avait entendu aussi

Qui mangeait avec les valets.

Son repas laisse, et vient tout droit

85 Devant le roi et il lui dit,

Plein de colère dans la voix : 


« Roi, t’ai servi de tout mon mieux,

Fidèlement, loyalement.

Mais je prends congé, je m’en vais,

90 Et jamais plus ne te servirai ; 

Je n’ai plus désir ni envie

De te servir dorénavant. » 


Le roi est affligé de ça !

Mais quand il put enfin répondre,

95 Il lui a dit tout aussitôt : 

« Est-ce pour rire, ou pour de bon ? » 

Et Keu répond : « Beau sire roi,

Je ne suis pas d’humeur à rire ;

C’est pour de vrai que je m’en vais.

100 Je ne demande rien du tout

Pour récompenser mes services.

Ma décision maintenant prise,

Je veux m’en aller sur-le-champ.


– Est-ce colère ou bien dépit,

105 Dit le roi, qui vous fait partir ? 

Sénéchal, comme d’habitude,

Restez à la cour, et sachez,

Qu’il n’est nulle chose en ce monde

Que je ne vous donne aussitôt

110 Pour vous convaincre de rester ! 

– Sire, fait Keu, c’est inutile :

Je ne le ferais même pas

Pour une once d’or pur, par jour ! 


Voilà le roi désespéré.

115 Il est allé trouver la reine : 

« Dame, fait-il, savez-vous bien

Ce que le Sénéchal demande ? » 

Il veut partir, et plus jamais 

Ne viendra à ma cour - pourquoi ?

120 Ce qu’il ne veut faire pour moi,

Si vous l’en priez, le fera.

Allez vers lui, ma dame chère...

Puisqu’il ne veut rester pour moi,

Suppliez-le, rien que pour vous.

125 À  ses pieds, même, jetez-vous !

Car jamais plus n’aurai de joie

S’il ne demeure auprès de moi. » 


Ainsi le roi envoie la reine

Au Sénéchal, et elle y va.

130 Elle le trouve avec les autres,

Et quand elle vient devant lui,

Dit : « Keu, je suis très ennuyée,

Sachez-le, soyez-en bien sûr,

De ce que l’on m’a dit de vous.

135 On m’a dit, et j’en suis peinée,

Que vous voulez quitter le roi.

Quelle idée ! Et d’où vous vient-elle ? 

Vous n’êtes donc plus raisonnable,

Ni courtois, tout comme autrefois? 

140 Je vous demander de rester.

Keu, demeurez, je vous en prie ! »


– Dame, de grâce écoutez-moi,

Il n’est question que je demeure !

La reine le supplie encore,

145 Et tous les chevaliers aussi…

Mais Keu lui dit que c’est en vain

Qu’elle se donne tant de mal.

La reine alors se laisse choir

De toute sa taille,  à ses pieds.

150 Keu la prie de se relever,

Elle dit : « Je n’en ferai rien,

Jamais ne me relèverai,

Sans obtenir ce que je veux. »

1



[1] la reine :  Épouse du roi Arthur, elle est le plus souvent désignée comme « la reine ». Sa relation avec Lancelot est d’abord ambiguë, et c’est là ce qui fait le charme du roman. Il y a bien sûr la célèbre scène des barreaux auxquels Lancelot s’entaillera les doigts pour pénétrer dans la chambre où elle repose, et les vers magnifiques (4652 -4682) célébrant le plaisir des amants – mais le poète lui-même referme la porte, en quelque sorte, avec pudeur : …mais cela je le tairai toujours / Car ce ne doit pas être raconté.