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35 - Le tournoi « de noauz »

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Cet épisode marque une sorte de pause dans le déroulement de «l'aventure». Il donne quantité de détails parfois pittoresques sur la façon dont pouvaient se dérouler ce genre de festivités vers la fin du XIIe siècle: plutôt que des combats placés volontairement dans le décor vague et conventionnel d'un passé mythique, on voit ici défiler des chevaliers aux noms plus ou moins fantaisistes, mais dans un «décor» qui a toutes les apparences de la vraisemblance. De même, les cris, les commentaires, la description des combats, même si elle est quelque peu stéréotypée, tout cela donne une «atmosphère» assez «réaliste». On voit ici à l'oeuvre le thème du «don contraignant»: la reine demande successivement à Lancelot de se battre «le plus mal possible», puis «le mieux possible», et celui-ci s'exécute sans murmurer - au contraire. On a déjà vu quelque chose d'assez semblable lors du combat (à répétition) avec Méléagant: Lancelot «sidéré» par la vue de la reine en oubliait de se défendre...

Le texte, a d'ailleurs tendance, maintenant, à se répéter: combat sans cesse reporté et repris, Lancelot prisonnier, relâché, repris, perdu, et retrouvé, re-perdu... En fait, du point de vue de la narration pure, il est achevé depuis que la reine a été retrouvée. Mais il faut bien tout de même faire «durer le plaisir»... Les jongleurs à l'origine de ces histoires, probablement réarrangées plus tard, avaient à coeur d'ajouter sans des épisodes quand le «filon» semblait bon. La recette est toujours en vigueur de nos jours: qui ne connaît les différents «avatars» (au sens premier!) numérotés 1, 2, 3... d'un film à succès?


Pendant que la reine était loin

5360. De son pays, ce qu’il me semble,

Les dames et les demoiselles[1]

Un conseil ont tenu entre elles,

Car elles étaient indécises

En déclarant qu'elles voulaient

5365. Se marier très prochainement.

Dans cette assemblée on décide

De préparer un grand tournoi ; 

Lancé par Dame de Noauz[2]

Contre celle de Pomegloi.


5370. Ceux qui s'y montreront les pires,

On ne parlera jamais d'eux.

Mais par contre, aux meilleurs d’entre eux

Elles donneront leur amour,

Et elles l'ont fait proclamer

5375. Par toutes les terres voisines

Comme dans les pays lointains.

Le jour du combat fut crié,

Pour une date fort lointaine

Pour qu'il y ait bien plus de monde.


5380. Or la reine est venue avant

Le terme qu'on avait fixé.

Et aussitôt qu'elles ont su

Que la reine était revenue,

La plupart ont donc pris la route

5385. Pour se rendre jusqu'à la cour,

Devant le roi, et lui réclament

Qu'il leur fasse un don à leur guise

Leur accorde ce qu'elles veulent.


Le roi le leur a accordé,

5390. Avant même de le savoir,

Qu'il ferait ce qu'elles voulaient.

Alors elles ont demandé 

S’il le voulait bien, que la reine 

Vienne assister à leur tournoi.

5395. Et lui qui ne sait refuser

Dit que oui — si elle le veut.

Et elles qui sont très contentes

S'en sont venues devant la reine, 

Et sitôt lui ont déclaré : 


5400. « Madame, ne nous prenez pas

Ce que le roi nous a donné ! » 

Et elle alors a demandé : 

« Qu'est-ce donc ? Ne me cachez rien ! » 

« Si vous voulez, ont-elles dit,

5405. Assister à notre tournoi,

Le roi ne vous retiendra pas

Il ne s'y opposera pas.  »

Elle répond qu'elle y viendra                                         

Puisqu'il veut bien le lui permettre.


5410. Aussitôt, par tout le royaume,

Les demoiselles font savoir

En envoyant des messagers

Qu'elles feront venir la reine

Au jour proclamé du combat.

5415. Et la nouvelle en a couru

Tout près, très loin, et çà, et là,

Elle s'est si bien répandue

Qu'elle a même atteint le royaume

D'où l'on ne peut pas revenir,

5420. Mais où celui qui le voudrait[3]

Pourrait alors entrer, sortir,

Sans qu'on puisse l'en empêcher.


Et la nouvelle fut contée

D'un bout à l'autre du royaume,

5425. Elle vint chez un sénéchal,

Du déloyal Méléagant,

Méritant l'Enfer et ses flammes ! 

Il avait Lancelot en garde :

C’est chez lui que Méléagant

5430. Son grand ennemi, l'avait mis,

Tant il avait pour lui de haine.

Lancelot apprend la nouvelle

De ce tournoi, et le jour dit.

Dès qu'il le sut, il eut les yeux 

5435. Toujours en larmes, le coeur triste.


La dame de cette maison

Le voyant pensif et si triste,

Le prend à part, lui parle ainsi : 

« Sire, pour Dieu et pour votre âme,

5440. Dites-moi donc la vérité,

Pourquoi n'êtes-vous plus le même ? 

Vous ne buvez ni ne mangez,

Plus de rire, ni distraction…

En confiance, pouvez me dire,

5445. Ce qui vous cause du souci.


–Ah ! Madame, si je suis si triste

Pour Dieu, ne vous en étonnez !

C’est vrai,  je suis désemparé

De ne pas pouvoir être là,

5450. Où tout le beau monde sera !

À ce tournoi, où il me semble

Sera aussi le peuple ensemble.

Alors si vous le vouliez bien,

Si Dieu vous en donnait le droit,

5455. Me laisseriez aller là-bas,

Je vous assure absolument

Je m'engagerais envers vous :

Reviendrai dans votre prison.


–Certes, fait-elle, je le ferais

5460. Volontiers, si ne voyais là

Mon arrêt de mort et ma fin ! 

Mais je crains si fort mon seigneur

Méléagant, le si mauvais,

Que je n'oserai pas le faire :

5465. Il mettrait à mort mon mari !

Pas étonnant que je le craigne,

Il est mauvais, vous le savez !


–Madame, si vous redoutez

Que quand le combat finira

5470. En votre prison ne revienne,

Je vous en ferai le serment,

Jamais ne m'en parjurerai : 

N'est rien qui pourra m'empêcher

De rejoindre votre prison

5475. Aussitôt après le tournoi.


–Ma foi ! Dit-elle, je le veux bien.

À une condition. — Laquelle ? 

Elle répond : — Sire, c'est que

Vous me jurez de revenir,

5480. Mais en plus me garantissez

Que votre amour sera pour moi.

– Dame, celui dont je dispose

Vous donnerai à mon retour.

– Autant vaut dire rien du tout ! 

5485. Fait la dame tout en riant.

Je sais que vous avez donné

À quelqu'un d'autre cet amour 

Que moi je vous ai demandé ! 

Mais malgré tout, je ne dédaigne

5490. En prendre le peu que je puis

Et de cela je me contente,

Mais devrez me faire serment

Qu’envers moi, vous vous conduirez

Pour me revenir prisonnier. » 


5495. Et Lancelot, comme elle l'exige

Lui fait serment sur sainte église,

Qu'il reviendra ici sans faute,

La dame maintenant lui donne

De son mari, les belles armes,

5500. Et un cheval qui était beau

Puissant et vif étonnamment.

Monté en selle , il est parti,

Revêtu d'une belle armure[4]

Qui était comme toute neuve.


5505. Il arrive enfin à Noauz,

Et il a fait étape ici,

Mais s'est logé hors de la ville ;

Un endroit si petit et bas,

Ne vit jamais un tel héros.

5510. Mais il ne voulait pas loger

Où il puisse être reconnu.


Des chevaliers de qualité

S'étaient rassemblés au château,

Mais encore plus au dehors.

5515. Pour la reine en vint tellement,

Que le cinquième seul trouva

De quoi se loger dans les murs : 

Pour un seul venu là, étaient

Bien sept qui ne seraient venus

5520. Sans la présence de la reine.

Les seigneurs s’étaient installés

À cinq bonnes lieues à la ronde,

Dans des tentes et des cabanes.

C’était merveille d’y trouver

5525. Tant de dames et demoiselles.


Lancelot a mis son écu

À la porte de son logis, 

Et pour être plus à son aise,

S'était désarmé, allongé

5530. Sur un lit fort peu à son goût : 

Étroit, et mince matelas, 

Couvert d'un grossier drap de chanvre.

Lancelot, ainsi désarmé 

S'était allongé sur ce lit,

5535. Se reposant sur ce grabat.

Voilà venir un garnement,

Un héraut d'armes[5], en chemise.

Laissant en gage à la taverne

Ses souliers, sa tunique aussi,

5540. Venait nu-pieds, à toute allure,

Rien sur le dos, cheveux au vent.

Il voit l'écu devant la porte,

Le regarde, sans reconnaître

Ces armes, pas plus que leur maître : 

5545. Il ne sait qui peut les porter.


Il voit que la porte est ouverte,

Il entre et trouve sur son lit

Lancelot, — et dès qu'il le voit

Il le reconnaît — et se signe ! 

5550. Lancelot le regarde aussi,

Mais il lui défend de parler,

De lui en quelque lieu qu'il aille.

S’il le raconte et qu'il l'apprenne,

Il vaudrait mieux pour lui, c'est sûr,

5555. Percer ses yeux, briser son cou.


« Sire, je vous admire tant, 

Dit le héraut, et pour toujours,

Et tant que je serai en vie

Je ne ferai à aucun prix

5560. rien qui vous puisse contrarier. » 

Et il s'enfuit de la maison,

Mais se met à crier très fort : 

« Est venu qui l'emportera[6] » 

« Est venu qui l'emportera ! » 


5565. Le vaurien va partout criant,

Et les gens sortent de partout,

En lui demandant ce qu'il crie,

Mais il n'ose pas le leur dire,

Se contentant de répéter

5570. Ce qu’il a dit premièrement : 

« Est venu qui l'emportera ! » 

Ce héraut fut bien notre maître

Nous apprenant à dire ça

C’est lui qui l'a dit le premier[7]


5575. Les groupes se sont rassemblés,

La reine, avec toutes ses dames,

Les chevaliers, et d'autres gens,

Et beaucoup de simples soldats,

De tous côtés, à droite, à gauche.


5580. Là où le tournoi se tiendrait

Était une loge de bois,

Pour que la reine s'y installe

Avec dames et demoiselles ; 

Jamais on vit loge aussi belle,

5585. Ni de si grande, si bien faite ! 

Le lendemain s'y sont rendues

Toutes les dames et la reine,

Voulant assister au tournoi

Savoir le meilleur ou le pire.


5590. Chevaliers viennent dix par dix

Puis ils sont vingt et bientôt trente,

Puis quatre-vingt, quatre-vingt-dix,

Maintenant cent, bientôt deux cents ! 

Leur troupe est maintenant si grande

5595. Devant la loge, et tout autour,

Que la mêlée peu commencer : 

Armés, désarmés, ils sont là.

Les lances font une forêt[8]

Tant ils en ont fait apporter

5600. Ceux dont c'est la spécialité,

Qu'on ne voyait rien d'autre qu'elles,

Avec gonfanons et bannières.


Les jouteurs s'élancent et joutent,

Trouvant bien vite un adversaire

5605. Parmi ceux qui sont venus là.

D'autres se préparent aussi

Pour accomplir d'autres exploits.

Tous les prés alentour sont pleins,

Les labours comme les jachères : 

5610. Des chevaliers la foule est telle

Qu'on ne saurait les dénombrer.


Lancelot ne s'est pas montré

Durant la première rencontre.

Mais en arrivant sur le pré

5615. Quand le héraut le voit venir,

Ne peut s'empêcher de crier : 

« Le voilà qui l’emportera ! 

Le voilà qui l’emportera ! » 

Et on lui demande : « Qui est-ce ? » 

5620. Mais il ne veut rien leur en dire.


Lancelot entre en la mêlée

À lui seul, il en vaut bien vingt.

Il fait déjà tant de prouesses

Qu'on ne peut le quitter des yeux

5625. Pour mieux l'admirer, où qu'il soit.

Dans le camp Pomegloi se trouve

Un chevalier noble et vaillant,

Dont le cheval était fougueux

Plus rapide qu'un cerf de lande.


5630. C'était le fils du roi d'Irlande,

Il se comportait brillamment ; 

Mais qui plaisait quatre fois plus

C'était bien l’inconnu de tous.

Et tous de demander s'empressent

5635. « Qui est donc celui si vaillant ? » 


Alors la reine a pris à part

Une fille, sage et habile,

Et lui dit : « Voilà un message

Que vous devez porter bien vite,

5640. Il comporte très peu de mots.

Descendez donc de cette loge,

Et allez vers ce chevalier

Qui porte cet écu vermeil.

Dites-lui, et, discrètement :

5645. Ma demande de faire « au pire ! » 

Elle aussitôt, docilement,

A fait ce que voulait la reine.

Elle est venue au chevalier,

Si bien qu'elle est tout près de lui,

5650. Et lui dit, si adroitement,

Que personne à côté n’entend : 

« Sire, la reine vous demande,

Et vous dit, par mon entremise,

« Faites au pire. » Et  il l'entend,

5655. Et lui répond : « Très volontiers ! » 

Car il lui est tout dévoué.


Contre un chevalier il s'élance,

De tout l’élan de son cheval,

Mais esquive au lieu de frapper.

5660. Et depuis lors jusqu'à la nuit,

Il fit du plus mal qu'il le put,

Puisque cela plait à la reine.

Mais l'autre à qui il s'attaquait 

N'a pas esquivé, mais frappé,

5665. Et lui assène un si grand coup

Qu'il a dû prendre alors la fuite ! 

De toute la journée, ne tourna plus

Vers un chevalier, son cheval.

Quitte à en mourir, il n'eût rien fait

5670. Qui ne lui cause grande honte,

Grand peine et grand déshonneur.

Il fait celui pris par la peur,

Devant tous ceux qui vont et viennent ;

Les chevaliers de lui se moquent,

5675. Ils rient et font plaisanteries

Sur lui qu'ils admiraient avant ! 


Et le héraut qui avait dit

Qu'il les vaincrait, l'un après l'autre,

Est malheureux et consterné

5680. Quand il entend les moqueries

De ceux qui disent : « tais-toi donc,

Il ne montre  plus sa mesure,

Il a si bien tout mesuré

Que sa mesure s'est brisée !  »


5685. Nombreux sont ceux qui se demandent

Comment lui, aussi valeureux,

A pu devenir si couard

Qu'il n'ose s’en prendre à personne ? 

Peut-être qu'il fut si vaillant

5690. Parce qu'il ne sait rien des armes ? 

Et qu'au début il fit si fort

Que personne ne résistait,

Nul chevalier, même entraîné,

Car il frappait comme un vrai fou ! 

5695. Il a vu ce que sont les armes,

Si bien que jamais de sa vie,

Il ne voudra plus en porter,

Il ne peut plus les supporter,

Il est le plus poltron du monde ! » 


5700. Cela ne gêne pas la reine,

Qui, au contraire, s'en réjouit

Car elle sait, mais sans le dire : 

Il s'agit bien de Lancelot ! 

Ainsi tout le jour, jusqu'au soir[9]

5705. Il s'est fait passer pour couard.

Après vêpres, on se sépare,

Et s'élève le grand débat

Sur celui qui fut le meilleur.


Le fils du roi d'Irlande estime

5710. Que sans contestation possible

C'est à lui qu’en revient l’honneur.

Mais il se trompe lourdement,

Car d'autres l'avaient égalé.

Le chevalier vermeil lui-même

5715. A plu aux dames, demoiselles,

Aux plus distinguées, aux plus belles,

Au point que toute la journée

Elles n'ont eu d'yeux que pour lui.

Elles avaient bien vu comment

5720. Il s'était comporté d'abord

Montré si vaillant, si hardi,

Et puis s'était fait si poltron

Qu'il n'osait affronter quiconque

Eût pu le renverser, le battre,

5725. Le plus mauvais, s'il l'eût voulu ! 


Tout le monde tomba d'accord

Pour revenir le lendemain

À ce tournoi, et choisiront

Ceux qui y seront les meilleurs

5730. Pour leur seigneur, les demoiselles : 

Ainsi l'ont dit et l’ont voulu.


Chacun retourne à son logis,

Mais quand ils y sont revenus

Ici et là il s'en trouva

5735. Qui ont commencé à se dire : 

« Où est le pire chevalier,

Le plus maladroit, le plus nul ? 

Où est-il allé se cacher ? 

Où est-il donc ? Où le chercher ? 

5740. Peut-être on ne le verra plus,

Lâcheté l'a fait se sauver,

Car elle a pesé sur ses bras

Tant qu'il n'en est de pire au monde.

Il n'a pas tort, car qui est lâche

5745. Est cent mille fois plus tranquille

Que ne l'est un preux combattant.

Lâcheté rend la vie facile :

Il a pactisé avec elle,

Et obtenu tout ce qu'elle a.


5750. Prouesse n’a pu s’avilir

Au point de se loger chez lui,

Ou de s'asseoir à ses côtés.

Lâcheté s'y est installée

Car elle y a trouvé un hôte

5755. Qui l'aime tant et tant la sert

Pour l'honorer se déshonore ! » 

Ainsi la nuit se sont moqués,

Les médisants qui s'en étranglent.

Mais souvent dit du mal d'autrui

5760. Celui qui est pire que lui,

Celui qu'il blâme et qu'il méprise : 

Chacun dit ce que bon lui semble ! 


Et quand le jour a reparu,

Tout le monde était déjà prêt,

5765. Et tous revinrent au tournoi.

À la loge est venue la reine,

Et les dames et demoiselles,

Avec chevaliers auprès d'elles,

Qui ne pouvaient porter les armes : 

5770. Des croisés, ou des prisonniers.

Ils décrivent les armoiries

Des chevaliers qu'ils apprécient.

Et ils disent : « Voyez-vous là

Lui dont l'écu rouge est barré

5775. Par une large bande d'or ? 

C'est Governal de Roberdic[10].


Voyez celui qui vient après

Et sur son écu, côte à côte

Porte une aigle avec un dragon ? 

5780. C'est le fils du roi d'Aragon,

Qui est venu en ce pays

Pour conquérir honneur et gloire.


Voyez-vous celui d'à côté,

Qui joute si bien de sa lance,

5785. Dont l'écu est moitié de vert

De l'azur sur l'autre moitié,

Et un léopard sur le vert ? 

C'est Ignaure, le convoité,

L'amoureux et le séduisant.


5790. Et lui, qui sur son écu porte

Faisans affrontés bec à bec

C'est Coguillant de Mautirec.

Et ces deux-là, tout à côté,

Sur ces deux chevaux pomelés,

5795. aux écus d'or et lions bruns ? 

L'un d'eux a nom Sémiramis,

Et l'autre en est le compagnon : 

Leurs écus armoriés de même.


Avez-vous vu celui qui porte

5800. Un écu avec une porte,

Dont il semble que sorte un cerf ? 

Par ma foi, c'est le roi Yder ! » 


Ainsi disent-ils, de la loge : 

« Cet écu fut fait à Limoges,

5805. D'où Pylade[11] l'a apporté,

Qui n'a que la bataille en tête,

Qui la désire, et qui l'attend ! 

Cet autre fut fait à Toulouse,

Avec la bride et le poitrail,

5810. Et Keu d'Estraus l'a apporté.


Celui-là, de Lyon sur le Rhône,

Il n'en est de meilleur au monde.

C'est parce qu'il l'a mérité

Taulas de la Deserte l'eut : 

5815. Il sait le porter, s'en couvrir.


Cet autre-là a été fait

En Angleterre, et même à Londres.

Voyez : il a deux hirondelles

Qui semblent prêtes à voler,

5820. Mais ne bougent pas et reçoivent

Bien des coups d’acier poitevin,

Porté par le jeune Thoas.


Ainsi regardent et commentent

Les armoiries des gens connus.

5825. Mais de lui qu'ils méprisent tant

Ils ne voient pas la moindre trace ! 

Ils pensent qu'il s'est esquivé

Puisqu'au tournoi on ne le voit.


Quand la reine ne le voit pas,

5830. Lui vient à l'idée d'envoyer

Quelqu'un le chercher dans les rangs.

Elle ne sait qui le fera,

Et ne trouve personne mieux

Que celle qui le fit hier.

5835. Aussitôt elle l'a appelée

Et lui a dit : « Mademoiselle,

Sur votre palefroi, allez

Vers le chevalier comme hier ; 

Cherchez-le, jusqu'à le trouver,

5840. Et ne perdez pas un instant ! 

Puis redites-lui de nouveau

Qu'il fasse au plus mal de nouveau.

Et quand vous aurez fait cela,

Écoutez bien ce qu'il dira. » 


5845. Alors elle va, sans tarder,

Car elle avait bien vu, la veille,

De quel côté il s’en allait[12].

Elle s'était fort bien doutée

Que de nouveau on l’enverrait !

5850. Elle s'avance dans les rangs,

Jusqu'à trouver le chevalier,

Et alors, lui a dit tout bas 

Qu'il fasse au plus mal qu'il  le peut,

S'il veut avoir les bonnes grâces

5855. De la reine, qui l'a envoyée.

Et lui, dès qu'il en a reçu l'ordre,

Lui répond : « Je l'en remercie ! » 

Aussitôt, elle est repartie.


Voilà que lancent des huées

5860. Hommes, valets, et écuyers ; 

Ils disent : « Voyez la merveille ! 

Celui aux armes de vermeil[13]

Est revenu ! Mais pourquoi faire ? 

Personne au monde d’aussi vil

5865. Si décevant, si ridicule ; 

Lâcheté l'a en son pouvoir,

Il ne peut rien du tout contre elle. » 


La demoiselle s'en retourne

Elle est revenue vers la reine

5870. Qui la presse et qui insiste

Pour qu'elle donne sa réponse : 

Elle s'en est fort réjouie

Car elle sait bien maintenant

Que c'est bien à lui qu'elle est toute,

5875. Et lui à elle entièrement.

Elle dit à la demoiselle : 

« Retournez, et dites-lui bien

Que je lui demande et le prie

De faire au mieux qu'il le pourra. » 


5880. Elle a répondu qu'elle ira

Tout de suite, sans faire attendre.

Elle est redescendue des loges

Là où ses valets l'attendaient

Et lui gardaient son palefroi.

5885. Elle est montée, elle est allée,

Et va trouver le chevalier.

Maintenant elle lui a dit : 

« Sire, ma dame vous demande 

De faire au mieux que vous pourrez ! » 

5890. Et lui répond : « Dites-lui donc

Qu'il n'est de chose que ne fasse

Volontiers, si cela lui plaît,

Et tout ce qui lui plaît me plaît. »


La demoiselle a fait très vite,

5895. Pour aller porter son message :

Ele pense bien contenter 

La reine, et réjouir son coeur.

Au plus vite est allée, tout droit,

Elle est revenue vers les loges


5900. La reine s'est alors levée

Elle est venue à sa rencontre,

Mais elle n'est pas descendue,

Attendant en haut des degrés

Celle qui vient, et de bon coeur,

5905. Pour lui délivrer son message.

Elle a bientôt monté les marches

Et quand elle fut auprès d'elle

Dit : « Madame, n'ai jamais vu

Chevalier si bien disposé,

5910. Voulant si complètement faire

Tout ce que vous lui demandez.

Si vous voulez la vérité :

Tout faire, ça lui est égal,

Il fait au mieux, comme au plus mal ! » 


5915. – C'est bien possible, dit la reine.

Elle revient vers la fenêtre

Pour regarder les chevaliers.

Et Lancelot, sans plus tarder

Saisit l’écu par ses poignées,

5920. Car le désir le prend, le brûle,

De faire valoir sa prouesse.

Tournant la tête au destrier,

Il a foncé entre les rangs ; 

Tous ont alors été surpris !

5925. Ceux qu'il a trompés et joués,

Ceux qui de lui se sont moqués

Un peu du jour et de la nuit,

Qui s'en sont amusés longtemps

Et bien distraits, et réjouis ! 


5930. Le fils du roi d'Irlande tient

Son écu aux poignées, serré,

Et il s'est élancé d'en face,

Au grand galop, tout droit vers lui.

Ils se sont heurtés, tellement,

5935. Que le fils du roi de l'Irlande

N'en a pas demandé son reste ! 

Sa lance est partie en morceaux

N’ayant pas rencontré de mousse

Mais des lattes de bois très dur ! 

5940. Lancelot lui enseigne ici

Un de ses coups, un coup de maître : 

Lui coinçant le bras dans l'écu,

Et le poussant contre le corps,

Il l'a fait choir de son cheval.


5945. Des chevaliers aussitôt partent

Des deux côtés, éperonnant,

Les uns pour le sortir de là

Les autres pour l’en empêcher ! 

De ceux qui croient venir à l'aide

5950. Beaucoup ont dû quitter leur selle,

Dans la fureur de la mêlée.


Messire Gauvain, ce jour-là

Qui pourtant se trouvait bien là,

Ne prit nulle part au combat : 

5955. Il avait tant plaisir à voir

Les prouesses dont faisait montre

Celui avec des armes teintes

De rouge, tant semblaient éteintes

Celles que faisaient tous les autres,

5960. Si petites devant les siennes ! 


Et le héraut réconforté,

Se remit à crier à tous : 

« Est venu qui l'emportera ! 

Aujourd'hui, vous allez voir ça,

5965. Vous allez voir ce qu'il sait faire ! 

Le chevalier son cheval tourne

Et se lance à toute vitesse

Contre un autre bien équipé,

Frappe si fort qu'il a roulé

5970. À cent pas du cheval, au moins.

Et maintenant il est si bon,

À l'épée tout comme à la lance,

Qu'il n'est parmi ceux qui regardent[14]

Personne qui n’ait du plaisir.


5975. Et parmi tous ceux qui combattent

Nombreux sont ceux tout réjouis,

Car c'est vraiment plaisant de voir

Comment il fait glisser et choir

Chevaux et chevaliers ensemble ! 

5980. Il en est peu, quand les attaque

Qui peuvent demeurer en selle,

Et les chevaux qu'il a gagnés

Il les donne à ceux qui les veulent.


Et ceux qui se moquaient de lui[15]

5985. Disent « Honte et la mort, pour nous ! 

Nous avons certes eu grand tort

De lui nous moquer, l’humilier,

Car il vaut bien plus d'un millier

De ceux sur ce champ de bataille.

5990. Il a vaincu et surpassé

Tous les chevaliers de ce monde : 

N'en est pas un seul qui le vaille ! » 


Et les demoiselles disaient,

En le voyant, émerveillées

5995. Qu'il leur volait leur mariage ! 

Car elles ne pouvaient compter

Sur leur beauté, ou leur richesse,

Leur situation, leur noblesse : 

Ni la beauté, ni la fortune

6000. Ne suffit à tel chevalier

Pour qu'il daigne les épouser ! 

Et pourtant la plupart d'entre elles

Ont fait un voeu et le voici : 

Si ne se marient avec lui,

6005. Pas de mariage dans l'année ! 

N'auront ni mari ni seigneur ! 


La reine qui a entendu

Les espoirs dont elles se flattent,

Rit en elle-même et s'amuse : 

6010. Elle sait que si on mettait

Tout l'or d'Arabie devant lui,

D'elles ne prendrait la meilleure,

Même la plus belle, la mieux née,

Lui qui plaît tellement à toutes ! 


6015. Toutes ont le même désir : 

Chacune veut l'avoir pour elle,

Et l'une est jalouse de l'autre

Comme si elle est son épouse ! 

Elles voient qu'il est si adroit

6020. Qu'elles ne peuvent pas penser

Que nul qui soit habile aux armes,

Puisse faire aussi bien que lui ! 

Il a si bien fait qu'en partant

Des deux côtés, on dit, vraiment

6025. Qu'il n'avait pas eu son pareil

Celui qui porte écu vermeil ;

Tous l'ont dit, c'est la vérité.


Mais en partant, il a laissé

Son écu tomber dans la foule

6030. Là où elle était la plus dense,

Et sa lance, et la couverture

De son cheval ; il a filé.

Il est parti si prestement,

Personne ne l'a remarqué

6035. Dans tous les gens qui étaient là.

Et le voilà qui est en route,

Il s'en va tout droit devant lui,

Vers l'endroit d'où il est venu

Pour s'acquitter de sa promesse.


6040. Au moment de quitter la place,

Tous le réclament et le cherchent ; 

On ne le trouve : il s'est enfui,

Il ne veut être reconnu...

Les chevaliers en sont fort tristes

6045. Et fort déçus, car ils voulaient

Le fêter, s'ils l’avaient eu ! 

Si les chevaliers se désolent,

De voir qu'il les a ainsi laissés,

Pire fut pour les demoiselles

6050. Quand elles ont appris cela ! 

Elles disent que par saint Jean

De l’année ne se marieront,

N’ayant pas celui qu'elles veulent,

Et les autres ne comptent pas !


[1] 1. « demoiselles » v. 5361 La leçon de C : « li dameisel et dameiseles » est manifestement une faute ; mais elle figure aussi dans le mns T). Je corrige en adoptant celle de V.

[2] 2. « Noauz » v. 5368 : Le mot de « Noauz » est ambigu. Il désigne, comme ici, une localité (non identifiée), mais le mot figure aussi dès le vers 5370, dans une expression voulant dire « le pire », faire « au pire ». Certains spécialistes de la légende arthurienne se sont demandés (Loomis) s'il fallait établir un lien entre les deux... Il n'est pas impossible qu'il y ait eu une sorte de jeu de mots... Mais on peut aussi bien y voir la nécessité de la rime...[3] considère qu'il y a jeu de mots et traduit « dame du Pis », pour faire pendant à « faire au pis ». Ce n'est pas mon avis, et je conserve « dame de Noauz », de même que je ne traduis pas non plus « Pomegloi » (lieu non identifié lui aussi, et lui aussi, probablement imaginaire...)

[3] 3.  « qui le voudrait » v. 5420 : Ce vers a une certaine importance, car son interprétation conditionne la suite. La mienne est que pour la circonstance (exceptionnelle) du tournoi annoncé, les « gens de Gorre », à qui il est d'ordinaire interdit de le faire, pourront sortir de leur royaume, et y retourner. [3] comprend que depuis que Lancelot a libéré les prisonniers, on peut librement aller et venir au pays de Gorre. Mais si le texte dit bien (3900) que les prisonniers peuvent sortir, et aller et venir librement, la règle qui interdit à ceux qui sont « nés de Gorre » n'a pas été abolie pour autant. Du moins le texte n'en dit rien... Par ailleurs, [3] indique en note pour ce vers des variantes inexactes. Il donne pour A : « qui l'adès ot », alors que A est lacunaire ici, et pour E : « quoiee l'out » alors qu'on lit très nettement : « mais or quicomques se voloit/avoir l'entree et l'issue/ke ja ne lis fust defendue » qui est à peu de chose près la même rédaction que celle de C.

[4] 4.  « belle_armure » v. 5503 : « unes armes », les armes. Je traduis ici par « armure », mais dans notre texte, « armes » désignent à la fois l'armure proprement dite et ses différentes pièces (heaume, haubert, « chausses de fer » etc.) mais également les « armes proprement dites » : lance, épée, bouclier...

[5] 5.  « héraut d'armes » v. 5537 : « héraut d'armes » : “au Moyen Âge, officier d'un grade intermédiaire entre le « poursuivant d'armes » et le « roi d'armes », dont les fonctions étaient la transmission des messages, les proclamations solennelles, l'ordonnance des cérémonies.” (Dic. « Le Petit Robert » )

[6] 6. « l'emportera » v. 5564 : Dans le texte : « aunera ». Litteralement « mesurer », « l'aune » étant une ancienne mesure. On trouve encore ce mot dans l'expression « mesurer à l'aune de... ». Le sens de ce mot est un peu énigmatique ici. [3] traduit : « il est venu qui en prendra la mesure ». Mais la mesure de quoi ? Le sens me paraît bien être « celui qui triomphera, l'emportera ».

[7] 7. « dit le premier » v. 5574 : Ces quelques vers ont donné lieu à beaucoup de gloses... Il est vrai qu'ils demeurent assez mystérieux. On peut y voir un sens eschatologique, Lancelot étant ici assimilé à Jésus, qui « reviendra » à la fin des temps... N'oublions pas que les copistes re-copiaient, et que, ne comprenant pas forcément toujours ce qu'ils copiaient, et baignant évidemment en tant que moines dans une atmosphère de religiosité totale, ils étaient tout naturellement portés à interpréter (ou ajouter ? ) des éléments pouvant avoir un sens mystique.

[8] 8. « une forêt » v. 5598 : Une bonne illustration picturale de cette évocation est le célèbre tableau de Paolo Ucello (1397 -1475), au Musée du Louvre, à Paris : « La bataille de San Romano », où le peintre, justement, joue admirabnlement sur les lignes et la direction d'une véritable « forêt de lances ».

[9] 9.  « jusqu'au soir » v. 5704 : C est fautif ici : il écrit « tote nuit ». Je corrige en fonction de F,T et V.

[10] 10. « Roberdic » v. 5776 : Tous les noms qui suivent sont fantaisistes, pour les besoins de la rime le plus souvent, et varient beaucoup selon les manuscrits. Cela n'a pas empêché les spécialistes d'en faire des articles...

[11] 11. « Pylade » v. 5805 : « Pylade ». Dans la mythologie grecque, le cousin d'Oreste. Rien dans sa « biographie » ne justifie son apparition ici !... Mais il est simplement utilisé comme un nom célèbre, symbole d'héroïsme. De même dans ce qui suit, les noms de lieux sont-ils choisis pour leur valeur imaginaire ou... la facilité de la rime.

[12] 12. « il s’en allait » v. 5847 : On voit que le texte n'est pas à une incohérence près, de notre point de vue moderne ! À quoi aurait pu servir à la demoiselle de savoir où il irait, puisqu'elle le retrouve dans la foule des combattants ?

[13] 13. « vermeil » v. 5861 : C est fautif ici, qui écrit « vermoilles ». Je corrige le mot.

[14] 14. « regardent » v. 5973 : le texte de C a paru ici incorrect à [3], qui lui a préféré la version du ms V « Qu'il n'est nus qui armes ne port ». Je le suis sur ce point, car il semble bien s'agir d'une erreur de C, qui rend le vers 5975 redondant ou superflu.

[15] 15.  « moquaient de lui » v. 5984 : Nouvelle erreur, certainement de la part de C, qui a ici : « Et cil chevalier le sivoient »- « Et les chevaliers le suivaient » ( ? ). Je corrige ce vers d'après les mss F, T et V.