6 - Le chevalier inconnu
Gauvain et le roi trouvent le cheval de Keu en mauvais état : Keu a manifestement été vaincu. Ils rencontrent un chevalier (c'est Lancelot, qui ne sera nommé que bien plus tard), et Gauvain lui prête un cheval et le suit. On ne saura pas ce que devient Arthur... !
Maintenant qu’ils s’en approchaient,
De la forêt ils voient sortir
Le cheval de Keu, bien connu.
260. Ils voient aussi que les deux rênes
De la bride s’étaient rompues ;
Le cheval s’en venait tout seul,
Mais du sang teintait l’estrivière,
Et à l’arrière de la selle,
265 L’arçon brisé et mis en pièces.
Tout le monde en est mécontent,
– Non sans clins d’œil et coups de coude[1]…
Bien loin en avant de la troupe
Messire Gauvain chevauchait,
270 Et sans tarder il aperçut
Un chevalier[2] venant au pas,
Sur un cheval bien essoufflé,
Bien fatigué, plein de sueur.
Ce chevalier a salué
275 Le premier, monseigneur Gauvain
Puis Gauvain le salue aussi.
Le chevalier s’est arrêté,
Il avait reconnu Gauvain,
Et dit : « Sire vous voyez bien
280 Que mon cheval est en sueur,
Au point de n’être bon à rien.
Je crois que ces deux destriers
Sont à vous. Aussi je vous prie,
Promettant de vous rendre ça,
285 En retour, et vous remerciant,
De me prêter ou me donner
L’un de ces deux, et quel qu’il soit ? »
Gauvain répond « Choisissez donc
Celui des deux que vous voulez. »
290 Mais lui qui en a tant besoin
N’a pas recherché le meilleur,
Ni le plus beau, ni le plus grand :
Il monte plutôt sur celui
Qui se trouvait tout près de lui,
295 Le lance aussitôt au galop,
Pendant que le sien tombe mort,
L’ayant tout le jour épuisé
Et tourmenté, et surmené.
Le chevalier sans s’arrêter
300 S’élance à travers la forêt,
Et Gauvain alors le poursuit.
Il va s’acharnant après lui,
Si bien qu’au bas d’une colline
Après un bon bout de chemin,
305 Il trouve mort le destrier
Qu’il a donné au chevalier !
Il voit le sol tout piétiné,
Par des chevaux, et des débris
De lances et d’écus, partout.
310 Il semblait bien qu’avait eu lieu
Un grand combat de chevaliers,
Et il fut déçu et peiné
De ne pas en avoir été.
Mais il ne s’est guère arrêté :
315 Et repartant à grande allure
Il fut surpris de retrouver
Le chevalier, tout seul, à pied,
Encore armé, heaume lacé,
L’écu au cou et l’épée ceinte.
[1] « coup_de_coude » : Voilà le genre de détail qui montre la finesse d’observation et le savoir-faire poétique de l’auteur... en deux ou trois mots, tout est dit : Keu est un vantard dont on rit sous cape. Et c’est à lui que le roi a confié sa femme !
[2] « Chevalier » : C’est la première apparition de Lancelot, qui ne sera pas nommé ainsi, rappelons-le, avant le vers 3600, ce qui reforce le côté « mystérieux », de « l’aventure ».