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7 - La charrette

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C'est l'épisode qui a donné son nom au roman. Cette « charrette » qui est une sorte de « pilori ambulant », n'apparaît nulle part ailleurs dans la littérature de l'époque, et semble donc bien une invention de « Chrétien » (ou de ses copistes). C'est un élément dramatique capital, et pour deux raisons : tout d'abord, la « mauvaise réputation » de celui qui monte dans cette charrette (un « larron » ) va s'attacher à Lancelot, et lui sera curieusement reprochée par ceux et celles qu'il rencontrera par la suite... Mais ensuite, la légère hésitation manifestée par Lancelot au moment de monter lui sera également reprochée par la reine, comme une hésitation à se mettre « à son service » – y compris amoureux.


320 Il marchait près d’une charrette,

Dont à l’époque on se servait

Comme aujourd’hui d'un pilori ; 

Et dans toutes les bonnes villes,

Maintenant elles sont trois mille.


325 Il n’y en avait qu’une seule

Et celle-ci était commune,

Comme le sont les piloris

Pour les traîtres, les assassins,

Ceux qui sont tombés en champ clos,

330 À tous les voleurs qui ont pris

Furtivement le bien d’autrui,

Ou de force sur les chemins.

Celui qu’on prenait sur le fait,

On le mettait sur la charrette.


335 On le promenait par les rues : 

Tout son honneur était perdu,

La cour ne l’écouterait plus,

Il ne serait plus bienvenu.

Voilà ce qu’étaient ces charrettes

340 En ce temps-là, et si cruelles

Qu’on en fit alors un dicton : 

« Quand tu verras une charrette

Signe-toi, et lors souviens-toi

De Dieu, que malheur ne te vienne. » 


345 Le chevalier, à pied, sans sa lance,

S’approche et rejoint la charrette ; 

Il voit un nain sur les limons,

Qui comme tous les charretiers

Tenait en mains un grand bâton.


350 Le chevalier a dit au nain : 

« Hé ! Nain, au nom du ciel dis-moi

Si tu as vu passer ici

Une Dame qui est la reine ? » 


Le méchant nain, infâme engeance,

355 N’a pas voulu le renseigner.

Mais il lui a dit : « Si tu montes

Sur la charrette que je mène,

Tu apprendras avant demain

Ce que la reine est devenue. » 

360 Et il a poursuivi sa route.


Le chevalier n’est pas monté(1).

Malheur à lui ! Car cette honte

Qui l’a empêché d’y sauter

Il la regrettera, plus tard.


365 Mais Raison se méfie d’Amour,

Et lui dit de ne pas monter

Lui fait la leçon, lui enseigne

À ne rien entreprendre ou faire

Qui lui vaudrait honte ou reproche.


370 Raison qui ose dire ça

N’est pas dans le cœur, mais la bouche ; 

Mais Amour enclos dans le coeur

À lui demande, et lui enjoint

De monter vite en la charrette ; 

375 Amour le veut, et il y monte,

Car de la honte peu lui chaut,

Puisqu’Amour le commande et veut.


Sire Gauvain pique des deux

Pour s’approcher de la charrette,

380 Et quand il y trouve installé

Le chevalier, il s’en étonne.

Il dit à ce nain : « Parle-moi

De la reine, ce que tu sais.


Le nain dit : « Si tu te détestes

385 Autant que ce chevalier-là,

Monte avec lui si tu le veux

Et je t’emmènerai aussi. » 


Gauvain, en entendant cela

Se dit que c’était trop stupide,

390 Et dit qu’il n’y montera pas : 

Ce serait vraiment perdre au change

Son cheval contre la charrette ! 

« Mais va donc où tu veux, dit-il,

Où tu iras, j’irai aussi. »