Il marchait près d’une charrette,
Dont à l’époque on se servait
Comme aujourd’hui d'un pilori ;
Et dans toutes les bonnes villes,
Maintenant elles sont trois mille.
Il n’y en avait qu’une seule
Et celle-ci était commune,
Comme le sont les piloris
Pour les traîtres, les assassins,
Ceux qui sont tombés en champ clos,
À tous les voleurs qui ont pris
Furtivement le bien d’autrui,
Ou de force sur les chemins.
Celui qu’on prenait sur le fait,
On le mettait sur la charrette.
On le promenait par les rues :
Tout son honneur était perdu,
La cour ne l’écouterait plus,
Il ne serait plus bienvenu.
Voilà ce qu’étaient ces charrettes
En ce temps-là, et si cruelles
Qu’on en fit alors un dicton :
« Quand tu verras une charrette
Signe-toi, et lors souviens-toi
De Dieu, que malheur ne te vienne. »
Le chevalier, à pied, sans sa lance,
S’approche et rejoint la charrette ;
Il voit un nain sur les limons,
Qui comme tous les charretier
Tenait en mains un grand bâton.
Le chevalier a dit au nain :
« Hé ! Nain, au nom du ciel dis-moi
Si tu as vu passer ici
Une Dame qui est la reine ? »
Le méchant nain, infâme engeance,
N’a pas voulu le renseigner.
Mais il lui a dit : « Si tu montes
Sur la charrette que je mène,
Tu apprendras avant demain
Ce que la reine est devenue. »
Et il a poursuivi sa route.
Le chevalier n’est pas monté*.
Malheur à lui ! Car cette honte
Qui l’a empêché d’y sauter
Il la regrettera, plus tard.
Mais Raison se méfie d’Amour,
Et lui dit de ne pas monter
Lui fait la leçon, lui enseigne
À ne rien entreprendre ou faire
Qui lui vaudrait honte ou reproche.
Raison qui ose dire ça
N’est pas dans le cœur, mais la bouche ;
Mais Amour enclos dans le coeur
À lui demande, et lui enjoint
De monter vite en la charrette ;
Amour le veut, et il y monte,
Car de la honte peu lui chaut,
Puisqu’Amour le commande et veut.
Sire Gauvain pique des deux
Pour s’approcher de la charrette,
Et quand il y trouve installé
Le chevalier, il s’en étonne.
Il dit à ce nain : « Parle-moi
De la reine, ce que tu sais.
Le nain dit : « Si tu te détestes
Autant que ce chevalier-là,
Monte avec lui si tu le veux
Et je t’emmènerai aussi. »
Gauvain, en entendant cela
Se dit que c’était trop stupide,
Et dit qu’il n’y montera pas :
Ce serait vraiment perdre au change
Son cheval contre la charrette !
« Mais va donc où tu veux, dit-il,
Où tu iras, j’irai aussi. »