Dernière mise à jour 18 novembre 2025 à 18:01
Dédicace de l'auteur
L'auteur utilise le «topos de la modestie affectée», procédé rhétorique consistant à attribuer à quelqu'un d'autre les mérites de son travail; ici c'est à la comtesse Marie de Champagne qui aurait «inspiré» l'ouvrage. On notera que l'auteur, malgré tout, se nomme (v. 25) ce qui est assez rare à l'époque.
Puisque ma Dame de Champagne[1]
Veut que j’entreprenne un roman,
Je vais m’y mettre volontiers
Car je lui suis tout dévoué ;
5. Et je ferai tout mon possible
Sans essayer de la flatter.
Mais qui voudrait ici tenter
D’y ajouter quelque louange,
Il devrait, et j’approuverais,
10 Dire qu’elle vraiment dépasse
Toutes celles qui sont en vie,
Comme un parfum vaut mieux que brise
Qui souffle en mai ou en avril.
Pour moi, je ne suis pas quelqu’un
15 Qui cherche à louanger sa Dame ;
Dirai-je : autant donc qu’une gemme
Vaut de perles et sardoines,
Vaut cette Comtesse de Reines ?
Certes, non, je ne le dis pas,
20 Même si c’est vrai, malgré moi ;
Mais je dirai que dans ce livre
C’est son ordre qui est à l’œuvre,
Plus que mon esprit, mon travail !
Du Chevalier de la Charrette[2]
25 Chrétien commence ici son livre :
La matière et le sens lui donne
La Comtesse, et lui considère
Qu’il n’y met guère d’autre chose
Que sa peine et son attention.
À la cour du Roi Arthur, un intrus
L'arrivée d'un « intrus » (dont on apprendra plus tard qu'il s'agit de Méléagant, le « mauvais ») marque le début de « l'aventure » : l'ordre naturel des choses est ébranlé.
30 Il dit donc qu’un jour d’Ascension
Le Roi Arthur* tenait sa cour
Fastueuse et belle à son goût,
Et tout comme il sied à un roi.
Après avoir mangé le roi resta
35 Un peu avec ses compagnons ;
Là étaient de nombreux barons
Et la reine y était aussi
Accompagnée, je le crois bien
De nombreuses et belles dames,
40 Qui parlaient bien langue française.
Et Keu* après servir à table,
Mangeait avec les connétables.
Et là où il est attablé
Il voit venir un chevalier
45 Se présenter tout équipé,
De toutes ses armes vêtu.
Ainsi armé, le chevalier
S’en vint jusque devant le roi
Assis au milieu des barons ;
50 Il ne le salue pas, mais dit :
« Roi Arthur, j’ai dans mes prisons
Chevaliers, demoiselles, dames,
De ta terre et de ta maison.
Si je t’en donne des nouvelles,
55 Non, ce n’est pas pour te les rendre !
Au contraire, je veux t’apprendre
Que tu n’as force ni richesse
Par quoi tu pourrais les reprendre.
Et sache bien que tu mourras,
60 Sans jamais venir à leur aide. »
Le roi répond qu’il lui faut bien
Subir cela, s’il n’y peut rien ;
Mais c’est pour lui très douloureux.
Alors le chevalier fait mine
65 De s’en aller, fait demi-tour,
Sans demeurer devant le roi ;
Il va jusque devant la porte,
Sans en descendre les degrés.
Il s’est arrêté, et de là :
Le défi et la demande de Keu
Le chevalier inconnu lance un défi à Arthur; Keu déclare subitement vouloir quitter la cour. Le roi tente de s'y opposer, et demande à la reine d'intervenir.
70 « Roi, si tu as un chevalier
À qui tu fasse assez confiance
Pour oser lui confier la reine*
Et qu’il l’emmène dans ce bois
Derrière moi, quand j’y serai,
75 Je te promets de l’y attendre,
Et te rendrai les prisonniers
Qui sont en exil sur mes terres
S’il peut contre moi la défendre,
Et faire tant qu’il la ramène. »
80 Au palais on a entendu,
Et la cour en est étourdie.
Keu avait entendu aussi
En mangeant avec les valets.
Son repas laisse, et vient tout droit
85 Devant le roi et il lui dit
Plein de colère dans la voix :
« Roi, t’ai servi de tout mon mieux
Fidèlement, loyalement.
Mais je prends congé, je m’en vais
90 Et jamais plus ne te servirai ;
Je n’ai plus désir ni envie
De te servir dorénavant. »
Le roi est affligé de ça !
Mais quand il put enfin répondre,
95 Il lui a dit tout aussitôt :
« Est-ce pour rire, ou pour de bon ? »
Et Keu répond : « Beau sire roi,
Je ne suis pas d’humeur à rire
C’est pour de vrai que je m’en vais.
100 Je ne demande rien du tout
Pour récompenser mes services.
Ma décision maintenant prise,
Je veux m’en aller sur-le-champ.
– Est-ce colère ou bien dépit,
105 Dit le roi, qui vous fait partir ?
Sénéchal, comme d’habitude,
Restez à la cour, et sachez,
Qu’il n’est nulle chose en ce monde
Que je ne vous donne aussitôt
110 Pour vous convaincre de rester !
– Sire, fait Keu, c’est inutile :
Je ne le ferais même pas
Pour une once d’or pur, par jour !
Voici le roi désespéré.
115 Il est allé trouver la reine :
« Dame, fait-il, savez-vous bien
Ce que le Sénéchal demande ? »
Il veut partir, et plus jamais
Ne viendra à ma cour - pourquoi ?
120 Ce qu’il ne veut faire pour moi
Si vous l’en priez, le fera.
Allez vers lui, ma dame chère...
Puisqu’il ne veut rester pour moi
Suppliez-le, rien que pour vous.
125 À ses pieds, même, jetez-vous !
Car jamais plus n’aurai de joie
S’il ne demeure auprès de moi. »
Ainsi le roi envoie la reine
Au Sénéchal, et elle y va.
130 Elle le trouve avec les autres,
Et quand elle vient devant lui,
Dit : « Keu, je suis très ennuyée,
Sachez-le, soyez-en bien sûr,
De ce que l’on m’a dit de vous.
135 On m’a dit, et j’en suis peinée,
Que vous voulez quitter le roi.
Quelle idée ! Et d’où vous vient-elle ?
Vous n’êtes donc plus raisonnable,
Ni courtois, tout comme autrefois?
140 Je vous demander de rester.
Keu, demeurez, je vous en prie !
– Dame, de grâce écoutez-moi,
Il n’est question que je demeure !
La reine le supplie encore,
145 Et tous les chevaliers aussi…
Mais Keu lui dit que c’est en vain
Qu’elle se donne tant de mal.
La reine alors se laisse choir
De toute sa taille à ses pieds.
150 Keu la prie de se relever,
Elle dit :« je n’en ferai rien,
Jamais ne me relèverai,
Sans obtenir ce que je veux.
Alors Keu le lui a promis :
Le "Don contraignant"
Keu a accepté de rester, mais à la condition que le roi lui promette « ce qu'il voudra ». C'est le thème du « don contraignant », par lequel on doit accorder à l'avance à l'autre ce qu'il désire. Arthur cède, et Keu révèle ses intentions : le roi doit lui accorder le droit d'emmener la reine à l'endroit convenu par le chevalier inconnu. Il se fait fort de la ramener saine et sauve...
155 Il restera - mais il faudra
Que le roi d’abord lui promette
Et qu’elle même aussi promette...
« Keu, dit-elle, quoi que ce soit,
Et lui et moi vous l’accordons.
160 Venez donc et allons lui dire
Que vous restez sous condition. »
Keu s’en va donc avec la reine,
Et les voilà devant le roi.
« Sire, j’ai pu retenir Keu,
165 Dit la reine, mais à grand-peine.
Je vous le rends, à condition
Que vous ferez ce qu’il dira. »
Le roi laisse exhaler sa joie,
Et dit qu’il exécutera
170 Tout ce que Keu demandera.
« Sire, fait Keu, sachez donc bien
Ce que je veux, quel est le don
Que d’avance vous m’avez fait:
Je me félicite vraiment
175 De savoir que je l’obtiendrai.
Sire, ma Dame que voici,
C’est elle que vous me confiez,
Et nous suivrons le chevalier
Qui nous attend dans la forêt. »
180 Le roi en est très mécontent ;
Il ne peut certes se dédire,
Mais avec colère et douleur :
Cela se lit sur son visage.
Et la reine en est contrariée...
185 Et tout le monde ici de dire
Que c’est outrage et déraison
Ce que Keu a pu obtenir.
Alors le roi a pris la main
De la reine et il lui a dit :
190 « Dame, on ne peut le contester,
Il vous faut aller avec Keu. »
Et l’autre dit : « Donnez-la moi !
Mais n’ayez pas la moindre peur,
Je saurai bien la ramener
195 Et saine et sauve, et toute heureuse. »
Départ de la Reine avec Keu
Au moment de partir avec Keu, la reine laisse échapper quelques mots, qui témoignent de son inquiétude. Après leur départ, Gauvain reproche au roi son inaction, et le décide à partir à leur tour.
Le roi laisse Keu l’emmener,
Et après, tout le monde suit ;
Pas un seul qui ne soit inquiet.
Et sachez que le sénéchal
200 À cheval et portant ses armes,
S’en vint au milieu de la cour.
Un palefroi l’accompagnait
Comme il le faut pour une reine.
La reine va au palefroi
205 Qui n’est pas rétif, mais docile,
Pâle et triste, et en soupirant,
Elle est montée, et elle dit,
Mais tout bas pour qu’on ne l’entende :
«Ah! Roi, si vous aviez su ça,
210 Jamais je crois, n’auriez voulu
Que Keu m’emmène, d’un seul pas !
Elle a cru le dire tout bas,
Mais l’ouit le comte Guinable,
Car il était alors près d’elle.
215 À son départ, douleur fut telle,
Pour tous et toutes qui la virent*
Tout comme morte et mise en bière.
On crut que jamais de sa vie
Elle ne reviendrait ici.
220 Par son orgueil, le sénéchal
L’emmène là où on l’attend.
Mais si grand que fut le chagrin
Personne n’a osé les suivre.
Messire Gauvain dit enfin
225 Au roi son oncle, en confidence:
«Sire, vous fûtes bien léger,
Je m’en étonne grandement.
Mais si vous voulez mon conseil,
Pendant qu’ils son tout près encore
230 Vous et moi, allons après eux,
Et tous ceux qui voudront aussi.
Je ne pourrais pas m’empêcher,
D’aller à leur suite sur l’heure.
Il ne serait pas convenable
235 Que nous n’allions à leur poursuite,
Au moins jusqu’à ce que l’on sache
Ce que la reine deviendra,
Comment Keu se comportera !
— Allons, beau neveu, dit le roi,
240 Vous parlez en homme courtois.
Puisqu’en mains vous avez l’affaire,
Faites donc sortir les chevaux.
Qu’on leur mette le frein, la selle,
Que nous n’ayons plus qu’à monter.
245 Voilà les chevaux amenés,
Appareillés et ensellés.
Le roi y monte le premier,
Et ensuite ce fut Gauvain ;
Tous les autres à qui mieux mieux,
250 Veulent être de la partie !
Mais chacun fait à sa façon :
Il en est qui sont tout armés,
Mais d’autres aussi désarmés.
Gauvain, lui, porte son armure,
255 Et confie à deux écuyers
En dextre[3], ses deux destriers[4].
[1] Marie de Champagne, fille d’Aliénor d’Aquitaine et du roi de France Louis VII, belle-fille d’Henri II d’Angleterre, elle épousa en 1164 le comte Henri de Champagne. On peut penser qu’elle apporta en Champagne la culture et les goûts poétiques de la cour de sa mère Aliénor. Il n’est donc pas du tout incongru pour l’auteur de ce roman de placer son œuvre sous ses auspices. Quant à prendre au pied de la lettre ses allégations quand il affirme que c’est elle qui lui a fourni à la fois la « matière » (nous dirions le « scénario » ), et le « sens », c’est-à-dire le cadre affectif et psychologique de l’œuvre... c’est une toute autre histoire ! Comme il a été dit plus haut, cette sorte d’allégeance littéraire fait partie des morceaux « obligés » dans les œuvres de l’époque.
[2] C'est donc le véritable nom de ce roman, mais on le désigne souvent par le nom du personnage principal: LANCELOT.
[3] On tenait « en dextre », c’est-à-dire de la main droite, les chevaux que l’on emmenait en supplément. .
[4] Le « destrier » est le cheval que l’on tient de la main droite, cf. note ci-dessus.